double identité

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Le rhum est à la mode, et passés les millésimes et embouteillages spéciaux et donc rares (même si certains millésimes semblent étrangement inépuisables), il faut débiter pour ne pas assoiffer le consommateur. Et comme il n’est jamais simple de suivre et d’aller au delà d’une production ‘limitée’, il faut parfois ruser, et c’est à se demander comment font certains pour sortir autant de nouveaux produits en un laps de temps toujours de plus en plus court.

Il y a sûrement une bonne dose de magie la-dessous, de l’utilisation de plus petits fûts pour ‘accélérer’ le vieillissement (comprenez booster l’interaction entre le rhum et le bois), celle de copeaux, de boisé, et de je ne sais quoi qui permettent aux producteurs d’accélérer un temps qu’ils n’ont plus ; ou plutôt un temps qu’ils ne veulent plus prendre, et surtout ne pas perdre, bousculés par les courbes des ventes et l’accroissement d’une demande qui ne doit jamais attendre, ni cesser.

La sortie récente du rhum Sélect Barrel par la marque Clément semble semer un trouble nouveau, celui de la double identité et du rhum sans âge (le fameux No Age Statement qui a déjà frappé le monde du Whisky), perdant un peu plus le consommateur dans un monde pourtant réputé comme compréhensible (celui du rhum agricole, en comparaison à celui des rhums de mélasse). Il est intéressant de voir que ce Select Barrel existe sous deux formes différentes, mais porte exactement le même nom, arbore la ‘même’ étiquette, et est vendu au même prix. On pourrait alors s’attendre, au même rhum.

 

Select Barrel, le jeu des 7 erreurs

 

D’un côté (à gauche) nous avons un rhum sans origine claire, sans appellation, et dont nous ne savons -au final- pas grand chose, à commencer par l’âge qui n’est mentionné nulle part (ni sous forme de chiffres, ni sous forme de terminologie : ambré, vieux,.. y compris sur la contre étiquette). Ou dit plus clairement, le john doe du rhum agricole.

Nous savons tout de même qu’il provient des Antilles française, ce qui au choix pourrait au moins permettre de retracer son origine : provient-il de Martinique ? Ou peut-être de Guadeloupe, de Marie-Galante, de Saint-Barthélemy, de Saint-Martin ?

A droite nous avons un autre Select Barrel, qui propose cette fois-ci un rhum clairement identifié, à l’identité propre et à la personnalité bien cernée : il s’agit d’un rhum vieux (et donc à minima âgé de 3 ans), son origine est ici clairement identifiée (Martinique) et une rassurante Appellation d’Origine Contrôlé vient même nous rassurer.

Il s’agit pourtant du même produit car ils portent  tout deux le même nom : Clément Select Barrel.
Mais il ne s’agit à priori pas du même rhum selon la version sur laquelle vous tomberez…

Alors dédoublement de la personnalité? Schizophrénie aigüe? Ou plus simplement tour de passe-passe visant à boucher les trous d’une demande de plus en plus vorace ? En tout cas Clément ne semble pas vraiment vouloir communiquer sur ces différences, à part insister sur le fait qu’un de ces produits est à destination des Bartender et du marché US. Mais lequel au juste?

Interrogés sur le sujet, des commerçants (de tous bords, virtuels ou non) attestent avoir vendu le rhum sous le mauvais visuel ; d’autres ont reçu un réapprovisionnement avec un Select Barrel différent du premier, sans en être informé (ni par la marque, ni par le distributeur) et sans que le prix ne change. Cas plutôt inquiétant, l’un d’entre eux a même remarqué un code barre identique sur les deux versions (cas qui ne s’est produit qu’une seule fois à notre connaissance, et sûrement du à une bête erreur d’étiquetage). Il se pourrait alors, qu’au final, le rhum soit identique ? C’est en tout cas ce que Clément laisse entendre, mettant en avant l’appellation « Des Antilles Françaises » pour le marché US à qui le nom Martinique ferait peur.

Comparaison et analyse croisée

N’ayant pas d’information concrète (ni claire) de la part de la marque, il a donc été décidé d’acheter les deux bouteilles afin de les comparer (version sans âge et version Martinique/AOC), par la dégustation, et en les faisant analyser par un laboratoire indépendant. Cela devrait écarter quelques doutes quant au contenant de ces deux bouteilles. Voici ci-dessous les résultats croisés des analyses faites en laboratoire :

 

Titre alcoométrique volumique
Il s’agit ici de vérifier la conformité du degré affiché sur les étiquettes des bouteilles, en le comparant avec celui mesuré par le laboratoire. Les 2 Select Barrel affichent 40% (ou 40°). Le « titre alcoométrique brut » est calculé via un densimètre (le même outil utilisé pour mes tests), alors que le » titre alcoométrique réel » est celui qui donnera le degré exact, puisque mesuré directement par distillation.

Nous pouvons en conclure que la version ‘sans âge’ du Select Barrel est à la limite de ce qui est autorisé par la loi, avec une différence de 0,27% entre le degré affiché sur la bouteille et celui mesuré par le laboratoire d’analyse. L’écart autorisé et toléré par la loi est de +/- 0,3% .
La version Martinique/AOC est elle au delà de la tolérance réglementaire et affiche un écart de 0,64%.


Obscuration / Extrait sec

Les degrés d’obscuration constatés sont ici de 1,3 et 1,4. Il s’agit du taux généralement constaté pour des rhums âgés de plus de 8 ans. Or, nous sommes ici face à un rhum vieux assumé (3 ans donc) et un rhum sans âge (que l’on imagine tout logiquement à moins de 3 ans, et plus vraisemblablement un Rhum Elevé Sous Bois/RESB). Les résultats du laboratoire laissent donc penser qu’il y a eu un ajout important de substances sur les deux produits testés : s’agirait-il de boisé? de sucre ?

Pour le laboratoire, les taux d’extrait sec « révèlent effectivement un taux de sucres à peu près équivalent, moins d’1g/l étant constitué de tanins du bois aussi corrélés dans l’analyse à l’acidité fixe. Cette teneur peut être très variable selon l’édulcoration recherchée. »

Soit 6gr/L pour la version sans âge, et plus surprenant, d’avantage pour le rhum AOC : 6,7gr/L.


Acidité/Substances volatiles/Méthanol/Esters
L’écart d’acidité entre le rhum sans âge et le rhum Martinique/AOC  (66mg/L) correspond à celui constaté entre un rhum de 18 mois et de 3 ans, ce qui tend à penser que ces deux rhums oscillent entre ces deux âges.

Les sommes de substances volatiles sont dans les normes, et nous renseignent sur le caractère agricole -et riche- des deux rhums. L’écart constaté entre le rhum ‘sans âge’ et le rhum Martinique/AOC est dans la norme de celui habituellement constaté entre un rhum ESB (élevé sous bois) et un rhum vieux. Par contre, les résultats montrent que l’on se trouve à 3 fois la norme usuelle en Martinique pour le totale, et jusqu’à 2 fois le maximum connu ; ces valeurs démultipliées apparaissent alors illogiques. Après renseignement, il pourrait s’agir d’un emploi de caramel sodique, mais cela reste une pure hypothèse (et donc sans quelconque valeur).

La somme TNA (total non alcool) indique donc bien l’origine agricole, mais pour la version AOC nous trouvons un résultat 1,2 fois supérieur à celui du rhum sans âge ; en proportion, nous pouvons en déduire que celui-ci pourrait être âgé entre 2 et 2,5 ans. Le total des esters et méthanol tendent vers cette idée et montrent bien un temps de passage sous-bois moindre pour le rhum sans âge. Il ne s’agit donc pas du même rhum

Après ces résultats de laboratoire, réalisé sur des bouteilles de Select Barrel ‘sans âge’ (Lot  L139/15) et Select Barrel Martinique/AOC (Lot L322/14), place à la comparaison gustative que l’on espère tout aussi riche d’enseignements.

 

 

Dégustations de Clément Select Barrel et Clément Select Barrel / 40° – 40°

Le Select Barrel ‘sans âge’ propose une robe ambrée, tandis que la version Martinique/AOC est nettement plus soutenue (voir les photos ci-contre). Elle est aussi plus grasse côté AOC avec l’impression d’un rhum plus mature.

Au Nez, le rhum ‘sans âge’ est très simple, doux, et délivre des effluves de vanille, de fruits séchés et sucrés, de fruits au sirop. C’est doux, les épices et l’alcool chatouillent le nez et le boisé est assez vif (jeune) et sec.

Le rhum Martinique/AOC est très différent : beaucoup plus végétal, plus complexe aussi en comparaison direct. On y trouve des odeurs de foin, d’herbes macérées qui lui donnent de la corpulence et une identité forte de rhum agricole, avec une rondeur très mature, sur le fruit pourri et sucré, du cacao amer, très loin du rhum ‘sans âge’. Le repos lui donne même un peu plus d’assurance, du chocolat au lait, laiteux et sérieux, mais travaillé et plaisant. Là où la version mystère ne bouge déjà plus.

La bouche du Select Barrel sans âge est très simple, très douce, sur les fruits secs sucrés et un boisé épicé, légèrement piquant (sur le poivre essentiellement) ; le rhum devient huileux en bouche, voir un poil sirupeux, mais sans en dévoiler d’avantage au niveau aromatique (est-ce là qu’un sucre éventuel intervient? un boisé spécifique?), presque collant au final. Alors que le nez est très simple, la bouche dévoile un rhum sans réel relief, axé sur le bois et les épices, et un peu de vanille. La fin de bouche est sèche et rapide, sur l’alcool, avec l’impression que le rhum s’évapore en bouche avant de faire le travail ; reste une sécheresse assez neutre et quelques épices (qui ressemblent assez à celle des ron).

La bouche du rhum Martinique/AOC est huileuse et apparait beaucoup plus concentrée : sur des fruits macérés (+ agrumes) mélangés aux épices chaudes et puissantes : poivre, muscade, en plus de vanille et d’un boisé qui semble plus abouti, même si le rhum reste sucré en bouche, et assez acide. Le rhum travaille en bouche et reste concentré et aromatique, il évolue, il est vivant et c’est à minima ce que l’on demande à un rhum, qui plus est agricole. La fin de bouche est assez rapide et laissera des notes sèches et boisées, poivrées, et plutôt simples.

Select Barrel ‘sans âge’ : un rhum au nez léger et vanillé, et à la bouche très simple jusqu’à une finale sur l’alcool et très sèche. Un rhum à mélanger mais qui n’aura que très peu, voire aucun intérêt en dégustation pure. Note: 63
Select Barrel ‘Martinique/AOC’
: un rhum nettement meilleur pour le même prix, faut-il encore tomber dessus. Note : 78

 

Voilà donc un bel exemple de schizophrénie avérée, certes, mais une dégustation riche d’enseignements: on sent le coté peu qualitatif du rhum sans origine, très simple, aux notes d’alcool prononcées ; le sucre apporte cette touche huileuse en bouche, mais qui ne trompera sans doute pas l’amateur averti, car elle dénote avec la simplicité du reste, et l’absence de notes aromatiques et de richesses. Le Select Barrel Martinique/AOC est très au-dessus, et propose à la fois un nez et une bouche concentré et aromatique, très correct. Le sucre y est plus important que la version sans âge, mais semble mieux incorporé.

Le rhum ‘sans âge’ serait une sélection pour barmen selon quelques publicités de Clément, et vendu comme « un rhum de bar premium » : il est alors très étonnant de voir que pour le même prix, le barman pourra proposer un rhum plus caractériel, en plus d’être AOC, en jouant sur l’origine même du produit, et donc avec un intérêt gustatif, qualitatif et historique tout autre. A partir de là, pourquoi ces deux rhums différents distribués et vendus sous le même nom ?

Il est à noter que les deux sont sucrés: le rhum Martinique/AOC l’est étonnement plus que la version sans âge, ce que mes tests ‘maison’ n’avaient d’ailleurs pas montrés ; mais l’analyse en laboratoire oui… notamment avec une plus grosse différence entre le degré affiché par Clément et le degré mesuré par distillation du laboratoire (qui rappelons-le, est au-dessus de la limite réglementaire). Rien n’est malheureusement fait pour permettre une nouvelle fois au consommateur de s’y retrouver, ni même aux vendeurs d’ailleurs, ce qui peut paraitre encore plus surprenant. En tout cas, voila bien le premier cas réel de NAS (No Age Satement) dans le monde agricole… et celui d’un nouveau rhum AOC édulcoré. Une nouvelle fois, la vigilance est  de mise, courage…

 

note: merci à Alexandre du site Excellence Rhum pour les photos

 

 

90 et + : rhum exceptionnel et unique, c’est le must du must
entre 85 et 89 : rhum très recommandé, avec ce petit quelque chose qui fait la différence
entre 80 et 84 : rhum recommandable
75-79 POINTS : au-dessus de la moyenne
70-74 POINTS : dans la moyenne basse
moins de 70 : pas très bon
Comments
10 Responses to “double identité”
  1. Herve dit :

    Toujours aussi passionant de lire tes comparaisons et dégustation.
    Merci

  2. Nico dit :

    Woao, donc on en est là. Encore une fois c’est assez désagréable de se sentir pigeonné. Avant de lire l’article j’ai cru qu’ils avaient voulu se mettre dans les clous en retirant la mention AOC à cause d’un ajout quelconque mais en réalité c’est encore plus foireux…

    C’est drôle car j’avais goûté ce Select Barrel au RhumFest en 2013 et l’avais trouvé plutôt sympa, très vanillé. J’ai préparé récemment un article sur les rhums à moins de 30€ et de mémoire, je l’avais gardé sur la liste. Quand je l’ai regoûté pour l’occasion je l’ai trouvé très basique et alcooleux. J’avais mis ça sur le compte de l’expérience gagnée entre temps. Maintenant je comprends mieux.

  3. Hervé dit :

    Oupss… S’il s’agit d’une volonté délibérée de Clément de semer le trouble sur 2 produits aussi différents, et qui de surcroit se retrouve sur le même marché (Europe) c’est condamnable et très mauvais pour l’image de marque. Même si au départ il y a surement l’idée de faire des économies au niveau communication, ou est ce aussi un produit qui peine à trouver son public, barmens pro ou amateurs particuliers ? Ce qui ressemblait à une bonne idée, ce select barrel, pourrait bien se transformer en vilain petit canard au vue de ce test comparatif. C’est bien dommage…

  4. M.Az dit :

    Très bon article, bravo.
    J’ajouterais de plus que les sites internet sur l’étiquette de dos sont différents. L’adresse AOC n’est pas bonne.
    Vous qui connaissez bien mieux le sujet : quel procédé pourrait expliquer l’absence de l’AOC ?

  5. Cyril dit :

    Merci cyril pour tout ce boulot…
    « Clement », une marque de plus à bannir de mes futurs achats…? Dommage…
    @+

  6. tonmial dit :

    come from saint lucia or santo domingo ?

    Pour la favorite Monsieur DORMOY avait été mis en demeure de répondre pour CLEMENT ce n’est pas la même procédure?
    Joli cadeau pour les 20 ans de L’AOC

  7. Le Glaude dit :

    Schizophrénie ou arnaque ?
    Vu la similitude des étiquettes, je pencherais plutôt pour la deuxième hypothèse…
    Ou comment vendre à l’acheteur lambda un rhum NAS en le faisant passer pour un rhum vieux…

    • Luc dit :

      Bonjour,

      La double identité devient la plaie, quand il ne s’agit pas purement de tromperie sur la marchandise.
      Je cherchais à renouveler une bouteille de Damoiseau (cuvée du millénaire), qui avait été testée ici, et que j’avais très appréciée.
      Chance : http://www.cdiscount.com/vin-champagne/rhum/rhum-vieux-damoiseau-8-ans/f-1290204-damois8ans.html#pres
      le propose à 45 euros (attendre un peu sur la page et le site le propose à un prix négocié ).
      Une affaire.
      Il arrive. Heureux je suis, un peu inquiet quand même. J’ouvre : même package, même bouteille, étiquette identique, parfait!
      Le soir je m’offre un verre et là… grosse déception. Le machin n’a rien à voir avec l’autre, dont il me reste encore un fond, d’ailleurs. Je vérifie… le diable se cache dans les détails.
      SI la photo du site montre bien une bouteille « cuvée du millénaire », la bouteille porte la mention « cuvée du 21ème siècle ».

      La bouteille ayant été ouverte, impossible de la renvoyer, comme me le propose le site. Qui continue à proposer un rhum et à en vendre un autre.

      Luc

      • cosinus dit :

        Après avoir discuté avec un professionnel du rhum, il s’avère que certains producteurs de rhum agricole n’hésiteraient pas à mélanger leur rhum agricole avec du rhum de mélasse (origine ?). Dans ce cas, est ce que les rhums produits de cet assemblage peuvent encore porter la mention AOC ?
        Si c’est non, est ce que l’évolution de l’étiquette et la disparition de la mention AOC ne découle pas d’une mise en conformité avec le produit contenu dans la bouteille ?

        • cyril dit :

          Salut Cosinus
          Dans ce cas il est très clair qu’il ne s’agit plus de rhum AOC… tu penses à qui ? 😉
          L’évolution (et la lecture en générale) des étiquettes est très instructive, et lorsqu’un rhum perd la mention AOC il y a de fortes chances que ce soit en relation direct avec le contenu (qui a peut-être changé, qui provient d’un autre confrère, qui contient des ajouts, etc…). Un rhum qui prétend à l’AOC passe devant un jury de dégustateurs dont un des rôles est de valider les caractéristiques organoleptiques ; en gros ça doit ressembler à du rhum agricole (d’où l’absence justifiée des finish qui cachent bien trop le rhum).

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