Grégory Neisson

Entretien avec Grégory Vernant Neisson, directeur des rhums Neisson, qui fêtera cette année les 85 ans de la distillerie ; la seule de Martinique à n’avoir jamais été rachetée et à être restée familiale sur l’île.

L’histoire de la distillerie Neisson commence en 1931 lorsque les frères Jean et Adrien achètent les terres de la Thieubert. Adrien s’occupe alors de lancer l’affaire alors que Jean (le père de Claudine Neisson et grand-père de Grégory) termine ses études à Paris. Dans les années 50, une fois diplômé, il entreprend de développer la commercialisation des rhums Neisson en métropole en montant une entreprise d’import/export.

En 2016, la distillerie est toujours fumante et reste un fer de lance du rhum agricole, malgré sa petite production artisanale ; elle lancera même cette année le premier rhum certifié BIO, et s’oriente progressivement vers un vieillissement total en fûts de rhum, et non plus de barriques bourbon ou cognac. Un cas unique qui montre une nouvelle fois toute l’ingéniosité de Neisson ,et son respect total pour les traditions.

Un grand merci à Virginie du blog A Taste of My Life et Marjorie du blog Carnet de Ti’Piment, pour les photos qui illustrent cet entretien. Elles ont été prises dans le cadre d’une visite détaillée que vous pouvez retrouver sur leur blog respectif ATasteOfMyLife et Carnet de Ti’Piment.

 

 


 

Grégory, les rhums Neisson commencent à être commercialisés dans les années 50, sous quel nom étaient-ils alors commercialisés ? la bouteille carrée mythique était-elle déjà d’actualité lors des premières sorties ?

Dès le départ, le rhum a porté le nom de ma famille : NEISSON. Par contre, nous avions une bouteille ronde, et nous sommes ensuite passés à la bouteille carrée qui date des années 50, et que nous n’avons plus quittée depuis. (voir ici la bouteille ronde d’époque)

C‘est durant la même période (les années 50) que votre grand-père décidera de commander une nouvelle colonne de type Savalle, modifiée selon ses propres instructions. Pouvez-vous nous citer les  différents outils de distillation qui se sont succédés chez Neisson?

Depuis 1952, la colonne n’a pas changé même si bien entendu, nous re-faisons des tronçons ou des calottes en fonction de l’usure du cuivre.

Un circuit a été plombé par les douanes dans les 80, ce circuit servait à fabriquer un rhum « léger » ou cœur de chauffe.

Jean, votre grand-père, vous transmet très jeune sa passion, quels souvenirs gardez-vous de cette époque ? Quel âge aviez-vous ?

Mes souvenirs remontent à la fin des années 70, et jusqu’en 1986, date de son décès ; j’avais alors 15 ans. Je garde le souvenir d’un homme perfectionniste, très très respecté de son personnel et de ses pairs.

J’ai surtout des souvenirs dans les champs de canne, où il appliquait déjà des pratiques à l’époque inconnue de la profession : comme de la culture inter-rang avec des légumineuses, ou de l’irrigation.

En tant que jeune homme, vous aviez sûrement d’autres préoccupations à cette époque et il a dû être difficile de voir un avenir dans la production de rhum, voire même de vous intéresser à la distillation ?

J’ai toujours voulu travailler dans cette distillerie ; à l’époque, toute la transmission des savoirs se faisait de façon orale, et il n’y avait que très peu d’écrits. J’étais passionné par tous ses personnages, notamment Mr Proposse le Commandeur. Après j’avais bien entendu beaucoup de passions comme tous les jeunes de mon âge.

Aviez-vous déjà à cette époque des ambitions ou des rêves pour le futur, même éloignés du rhum ? Et quels étaient ceux de Jean ?

Le rêve de mon grand-Père a toujours été de me transmettre la distillerie. Il considérait peut-être à tort comme l’a montré ma mère que c’était un métier d’Homme.

Quel est votre ressentiment à l’époque ? Vous occupiez-vous déjà de la distillerie ou était-ce là un choc pour vous ?

Un choc absolument pas, je m’étais préparé à ça. Par contre l’outil de production était mort, rien n’avait été fait pendant 10 ans, notamment au niveau des vieillissements. Nous sommes repartis de zéro.

Vous amorcez alors -avec votre mère- un travail de reconstruction dont on connaît les fruits aujourd’hui. Quelles ont été les grandes difficultés que vous avez surmontées ?

La plus grande difficulté, c’est d’abord l’administration, qui vit dans un autre monde et qui n’a aucune idée de ce que c’est que de relancer une entreprise. Il y un vrai fossé aujourd’hui, entre le monde agricole d’un côté, et ces messieurs qui ont le cul vissé dans leur bureau.

Les plus grandes victoires ?

D’être encore là aujourd’hui…

Avez-vous pensé à un moment à vendre la distillerie et à revenir à vos anciennes vies ?

Honnêtement, jusqu’à très récemment, non. Aujourd’hui, avec l’évolution du monde du rhum et les nouvelles normes imbéciles, cela peut donner à réfléchir.

Grégory, vous être le maître distillateur de la distillerie, à quoi ressemble une de vos journées en pleine saison ?

En période de récolte, je me lève à 04H15 pour commencer ma distillation vers 05H00, et en général je finis entre 13 et 14H00.

Ensuite de 15 à 17H00, beaucoup de paperasses à régler. C’est une période qui dure environ 5 mois. A partir de Juillet, il y a tout le travail d’entretien et de replantation qui est plus tranquille pour moi. Je prends environ un jour dans la semaine pour aller voir mes clients. Septembre et Octobre sont réservés aux clients exports.

Où il est question de Terroir

Le terme de terroir est souvent décrié, rarement utilisé dans le monde du rhum, mais vous êtes pourtant une poignée à pouvoir le revendiquer, en utilisant vos propres cannes là où de nombreux autres se fournissent auprès de petits producteurs dispersés, pourquoi ce choix radical ? et assumé j’imagine.

Ce n’est pas un choix radical, notre métier premier c’est la culture de la canne, et le rhum n’est qu’une finalité de cette culture ; et sans une « bonne » canne à sucre ( pureté, fibre, brix), point de bon rhum.

Il nous arrive cependant d’acheter des plants à notre voisin Depaz qui possède les mêmes sols que nous ( Andosol et ponce) et qui partage la même philosophie de notre métier.

Avec une quarantaine d’hectares de cannes, vous passez pour une micro-distillerie. Comment voyez-vous l’avenir et la hausse de la demande pour le rhum en général, y compris à l’international ?

Je trouve dommage de vouloir absolument suivre « la mode », car par définition la mode est un phénomène éphémère ; Or, à force de vouloir suivre un « goût » d’une époque, on perd ses bases.

Ce n’est parce que la sangria est à la mode que les grands vins vont en faire !
Mais ce n’est là que l’avis d’un petit agriculteur du Carbet, je ne maîtrise pas les rouages des grands penseurs marketing.
L’avenir, chez nous, passera par la continuité de ce que nous faisons déjà, avec je l’espère, une augmentation de nos surfaces Bio, ou tout du moins une utilisation minimum de désherbant.
Enfin, nous avons beaucoup de retard pour toute la partie visite de la distillerie (Clément et Saint James sont des pionniers dans ce domaine, et JM a fait quelque chose d’absolument incroyable, fascinant). Nous allons, avec nos moyens, et toujours en respectant l’image Neisson, améliorer l’accueil sur le site ainsi que la qualité des visites.

On trouve combien de variétés de canne sur votre domaine ?

Nous avons aujourd’hui 6 variétés de canne dont une prédominance de la B69 canne bleu, qui est une canne qui a été introduite et développée par Depaz. Il y a également 2 anciennes variétés ( B51 et B59) que nous essayons de sauvegarder, et nous avons également 2 nouvelles variétés de la réunion à l’essai.

Comment voyez-vous la mode des rhums blancs mono-variétaux?

Tout le monde le fait depuis des années, sauf qu’on n’en parlait pas avant (exemple avec nos blancs 52,5 ou même l’Esprit). Encore une fois, la communication sur la variété de canne n’est qu’une opération Marketing.
C’est la terre qui décide si une variété s’adapte à elle, et non l’inverse.

Pour un amateur, il est toujours exceptionnel (et réconfortant) de voir une distillerie plus occupée à faire du rhum de qualité que privilégier la quantité, c’est une bouffée d’air pur qui se perd, et qui n’est sûrement pas prête de revenir suite à la demande croissante en rhum. Partagez-vous ce sentiment ? ou au contraire, voyez-vous un avenir plus qualitatif que quantitatif ?

Même si j’ai parfaitement conscience d’être minoritaire, je suis un peu triste quand je vois le chemin que nous prenons en général. Malheureusement, aujourd’hui, et on le voit avec le phénomène des réseaux sociaux, on est dans le paraître, dans l’immédiat, c’est le phénomène du fric facile.

or l’agriculture, c’est tout l’inverse, il faut être patient et humble.

 

Je reste persuadé qu’il existe encore des marchés pour des petites structures comme la nôtre (Neisson représente 1,5% de la production de l’île). L’avenir passera également, j’en suis persuadé, par une meilleure maîtrise des élevages de nos rhums vieux. Aujourd’hui, nous nous constituons un base de barriques « rhums » et non plus de barriques bourbons ou cognac.

Très intéressant ça, pouvez-vous nous en dire plus? ça marque clairement un pas de plus vers une authenticité déjà bien marquée, et vers un rhum toujours plus…rhum. Et on peut surtout se demander pourquoi cela n’a pas été fait avant en y réfléchissant.

Depuis 1997, nous avons entamé des recherches avec des fonds publics, sur l’influence des boisés avec différents types de chauffe, de grains, de chêne, de volumes. Nous faisons fabriquer nos propres barriques, avec nos chauffes, et d’ici 10 ans, nous serons en 100% barriques Neisson.

Pourquoi pas avant ? n’oubliez pas que le rhum vieux n’a même pas un siècle d’existence, nous sommes encore bien jeune et nous avons bien peu d’expérience par rapport à nos amis du cognac et de l’armagnac ! Et puis pendant très longtemps, le rhum c’était surtout des invendus que l’on mettait en barrique et on y touchait pas, donc il ne fallait pas de barriques trop marquées par le bois.
L’AOC nous a énormément fait progresser, et je tiens personnellement à remercier Monsieur de Gaillard qui était à l’époque à l’INAO, et qui nous a accompagné pour la mise en place de l’AOC Martinique. C’est un Monsieur avec une immense expérience, qui nous a été d’une aide très précieuse pour mieux comprendre nos vieillissements, et notamment une manipulation régulière.
Et au fur et à mesure nous évoluons. Il faut également être honnête, et dire que la raréfaction des barriques de Bourbon nous a amené à nous creuser un peu plus les méninges.

 

LES PRODUITS NEISSON

Un petit aperçu de la gamme Neisson pour ceux qui ne connaitraient pas encore ?

Historiquement, nous faisions 3 produits: un rhum blanc décliné à 50 et 55%, et un rhum vieux (l’Extra Vieux).

L’arrivée de la réglementation AOC a fait basculer le X.O en compte 6 minimum (compte d’âge), alors que notre extra-vieux contenait du compte 5. Nous avons donc créé la réserve spéciale pour pouvoir pallier ce manque.

Pour les blancs, deux nouveaux produits ont vu le jour : L’esprit et le 52,5%. Le 52,5% a été fait pour pouvoir différencier les parcelles qui entourent la distillerie dans la cadre d’une conversion bio.

Pour les vieux, je suis assez admiratif des whiskys, les single casks, et les millésimes sont donc venus tout naturellement, car il ne faut pas oublier que ce sont vraiment des productions ridicules (en petites séries).

Il a été évoqué un temps l’abandon de la carafe XO (3ème millénaire), cela marquera t-il un changement dans la gamme de vos rhums ?

Pour l’instant la seule chose dont nous sommes sûrs, c’est l’arrêt de la carafe du 3 ème millénaire en 2017. 
Cette cuvée rentrera dans la composition de notre extra-vieux.
Il n’y aura pas de « révolution » ni de « super premium », simplement des petits changements dans les assemblages et dans les degrés car nos types de barrique évoluent et nous avons de plus en plus de barriques 100% rhum ( barriques fabriquées pour Neisson).

Et avec l’Esprit de Neisson, vous poussez un peu plus loin les limites de l’authenticité en proposant un rhum embouteillé à son taux d’alcool de sortie de colonne, et sans aucune dilution. D’où vous est venue l’idée de sortir cette cuvée ?

C’était une coutume que d’offrir à des hôtes de marque le rhum à la sortie de la colonne: « l’esprit » ; pour les 70 ans de la distillerie, et alors que la mode était aux faibles degrés (ce que nous regrettons car trop dilué), nous nous sommes dit pourquoi pas.

Quel est à ce jour votre plus grande réussite ?
J’ai un faible pour mon 1994.

Des nouveautés en prévision ?
Pour les nouveautés ce sera le rhum BIO en 2016 en 2 versions, et un single Cask pour la maison du whisky.
Et quelques changements en 2017, année de nos 85 ans.

 

> Concernant le rhum BIO produit par Neisson, vous retrouverez quelques informations sur l’article le BIO en Questions

 

Comments
3 Responses to “Grégory Neisson”
  1. Guillaume C. dit :

    Salut Cyril,
    merci pour ce magnifique interview !!
    Que de belles choses promises pour l’avenir avec cette magnifique distillerie.

  2. Carla dit :

    intervieuw super intéressant sur une distillerie qui a su rester fidèle à ses principes

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