Long Pond

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Retour au mois de février de cette année avec deux autres visites de distilleries jamaïcaines: Long Pond et Monymusk. Un petit miracle quand on pense qu’aucune des deux n’est habituellement ouverte au public et que la première peine à reprendre son activité. L’occasion de prendre quelques photos, de glaner quelques infos et de s’en mettre plein les yeux (à défaut de s’en mettre plein le nez vu qu’elles ne distillaient pas à mon passage). Concentrons-nous aujourd’hui sur Long Pond…

 

 


 

 

Long Pond, l’autre pays du High Esters

Vendredi 2 février 2018, direction la paroisse de Trelawny et les installations de Long Pond, situées à une vingtaine de kilomètres de chez Hampden ; le chemin qui nous amène ici est recouvert de cannes à sucre. L’usine et la distillerie sont mitoyennes et leur entrée bien gardée: ici comme à Monysmusk, il faudra montrer patte blanche et il s’avérera sans doute impossible au touriste de passage de dépasser les palissades barbelées. L’histoire de Long Pond, en tout cas à ce qui s’y réfère, remonte  aux années 1750 : des archives datant de 1780 montrent déjà une production de sucre et de ’85 puncheons’ de rhum (fûts de chênes de 500 litres), alors expédiés de Derby Wharf (maintenant Silver Sands).

Tout comme sa voisine Hampden, Long Pond se sera développé en rachetant différentes domaines et plantations alentours depuis le 17ème siècle :  en 1921, une société écossaise (Sheriff & Co) fait construire une usine à Long Pond et rachète plusieurs domaines (dont Long Pond mais aussi Parnassus, Hyde Hall, Steelfield et Etingdon), puis en 1945 ceux de Cambridge, Linton Park, Belmont, Lottery et Water Valley et en 1949, les propriétés de Kinloss.

Le début des années 50 est marqué par le rachat de l’usine et Long Pond par la multinationale Seagram qui profite de l’occasion pour produire le rhum qu’elle utilisera pour sa marque Captain Morgan: une marque qui date de 1944 et qui était précédemment constitué de rhums issus de différentes petites plantations de Trelawny. En 1955, Long Pond rentre dans une nouvelle ère en faisant l’acquisition de Vale Royal, un domaine voisin, et change de nom en passant de Long Pond Estates à Trelawny Estates. En novembre 1977, le gouvernement jamaïcain nationalise Trelawny Estates et le rebaptise « The National Sugar Company of Long Pond Limited ». Début des années 90, la distillerie devient la propriété de différents groupes financiers.

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Aujourd’hui, l’usine sucrière et la distillerie appartiennent à des propriétaires distincts : la première a été rachetée en 2009 avec la distillerie Hampden par la famille Hussey (et la société Everglades Farms), et la distillerie est la propriété de la National Rum of Jamaica (NRJ), une société contrôlée par l’état.

Pendant plus de 2 siècles et demi (265 ans pour être exact), la production de rhum de Long Pond aura permis d’alimenter différents blends/assemblages et marques à travers le monde, avec une production traditionnellement vendue en vrac (bulk). Long Pond sera néanmoins contraint de fermer en 2012 pour des problèmes d’élimination de ses déchets, avant de redevenir à nouveau ‘opérationnel’ au cours de l’année 2017.

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Durant ma visite, la distillerie ne semblait toujours pas produire de rhum et être à l’arrêt ; la sucrerie annexe (appartenant à Hampden) était fermée depuis peu et Long Pond en attente de mélasse. A première vue, de l’extérieur, la distillerie est imposante, vétuste et semble avoir traversé les siècles en ayant su garder son charme patiné qui se reflètent jusque sur la cuverie extérieure.

 

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(plus de 7 570 hectolitres de mélasse s’agglutinent dans celle-ci)

Une fois à l’intérieur de l’entrepôt, c’est le sentiment de gigantisme qui prédomine et l’espace semble constituer un véritable labyrinthe de conduits plus colorés les uns que les autres. On se sent petit ici, et alors que l’on commence à peine à découvrir les immenses pot-stills, la suite de la visite ne fera que confirmer et accentuer ce sentiment.

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La partie inférieure de l’édifice, le rez-de-chaussée si vous préférez, s’organise sur un jeu de poutres qui soutiennent le cul des alambics sans broncher, et un nombre incalculable de cuves qui en réceptionnent les jus : 5 alambics Vendôme qui font leurs poids et qui crachotent une quantité de marks plus ou moins chargés en esters. Au fil des décennies, des ouvriers se sont succédé ici même et ont progressivement façonné les chaudières des alambics en conséquence, selon l’arc et le diamètre des cols-de-cygne. Même les collecteurs (image ci-dessus) de ‘low wines’ et ‘high wines’ destinés aux assemblages semblent avoir chacun à leur façon une histoire à raconter.
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rendez-vous à l’étage, destination pot-still…
La vue est vertigineuse, que déjà la peau écaillée des pot s’offre au visiteur. Sans pudeur et sans fard, brut. C’est d’ici encore que l’on admire le passé qui cherche à recomposer avec le présent, non sans étaler ses blessures et exhiber  ses cicatrices aux regards curieux , la peau craquelée et la rouille aux joues.
Les alambics semblent se cogner et s’entrechoquer dans un espace pourtant immense mais diminué par la présence imposante de l’armada. Chaque centimètre est pensé, occupé et utile à un but bien précis : se frayer un chemin, resserrer une vis, intervenir comme se peut auprès d’une blessure ou soigner une fatigue.

5 pot stills signés Vendôme et John Dore ; 4 d’une capacité de plus de 13 200 litres et le plus « petit » de 5 600 litres passés. Aucun ne fonctionne et semble en sommeil, d’autres semblent définitivement éteints. Et aucune trace de l’ancienne double colonne Blairs précédemment aperçue en photo (sur le site Cocktailwonk), sans doute cachée quelque part, ou peut-être vendue en pièce.

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Se balader entre ces montres dans un silence assourdissant n’a rien de rassurant, alors s’imaginer les voir fonctionner, vous pensez… Une fois dépassé le dernier mastodonte, s’offre un espace qui s’apparenterait plus à un cimetière de pièces toutes aussi vétustes les unes que les autres. Le calme avant la tempête ? allez savoir, peut-être que depuis ce furtif passage la distillerie fume à nouveau, que ces géants se sont finalement réveillés ? Il a bien été fait état d’une remise en marche courant juillet 2017, mais a t-elle continué ? ou était-ce un premier essai ?
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Le reste de la visite, dans une salle annexe, nous amène à croiser nombre de cuves de stockage, de mélange (pour le wash final), puis à l’étage à la salle de fermentation, ou plutôt des fermentations avec un nombre incalculable de cuves en bois qui attendent patiemment de faire chanter leurs douelles. Le décor est encore changeant, et la charpente sans doute d’origine.
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Il est intéressant de constater que Long Pond et Hampden ont beaucoup en commun, de leur histoire séculaire à leur parcours, en passant par la production traditionnelle de rhum High Esters ; Les deux sont ainsi reconnues comme étant les distilleries les plus traditionnelles du fait notamment de leur appartenance à la paroisse de Trelawny, culturellement marquée par une longue histoire sucrière. C’est ici aussi qu’est né un des éléments centraux de la culture rhum du pays : le John Crow Batty (surnommé ‘JB’), un rhum qui était originellement constitué des têtes et des queues qui sortaient des alambics et dont se débarrassaient illégalement les ouvriers ; un rhum proposé localement et qui affichait aux alentours de 87° et dont le nom de « cul de charognard » (‘John Crow’ est un vautour et le terme ‘batty’ signifie cul en argot) laisse perplexe quant au goût qu’il devait avoir. Aujourd’hui, les rhums Charley’s J.B. de Wray & Nephew et Rum Fire de Hampden alimentent encore le folklore.
Espérons que Long Pond reprenne du service et puisse autant briller que Hampden ou une autre distillerie du pays aux yeux des amateurs, qui peuvent déjà se faire une belle idée du potentiel en dégustant les bouteilles proposées par une pléthore d’embouteilleurs indépendants. En attendant les premiers embouteillages officiels?
 

 

Comments
8 Responses to “Long Pond”
  1. Laurent dit :

    Chanceux ! La gueule de ces alambics, c’est quelque chose ! Merci pour la visite 🙂

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  2. Olivier dit :

    Merci de nous faire partager ce joli morceau d’histoire. Espérons que la distillerie reparte en production. Je stresse en regardant les cuves de fermentation vides. Toutes ces vénérables douelles en train de sécher…

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  3. Philippe dit :

    Superbe article comme souvent, très étayé, mais aussi édifiant sur ce monstre…Où les esprits semblent roder encore. Parles nous des odeurs
    Bien à toi

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  4. François dit :

    Wow, super article, avec des photos qui mettent bien dans l’ambiance ! On imagine un peu l’effet que ça fait d’être dans ce genre d’immense usine qui sommeille. Quand je repense à mes visites de distilleries en Martinique…

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