Montebello 1948

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En provenance de la distillerie Carrère située à Petit-Bourg en Guadeloupe, le millésime 1948 a comme beaucoup de très vieux millésimes une histoire assez floue. Les sources les plus sûres font état d’un rhum qui aurait été présent au rachat de la distillerie et qui puiserait sa source d’un autre domaine. Bien sûr, ce ne sont que des suppositions et en l’absence de preuves concrètes, il faudrait croire, ou en tout cas faire confiance, au discours polissé et souvent enjôleur des sites vendeurs. Cela voudrait dire qu’il s’agirait alors d’un rhum ayant vieilli plus de 42 ans, distillé en 1948 et embouteillé en mars 1990 en deux versions : une première à 47° dans une bouteille au verre sablé d’une contenance de 70cl, et une seconde à 55° en bouteille de 75cl (verre classique et transparent).

Rumeurs et concret

Les rumeurs vont bon train depuis que ces deux versions existent et certains ont même parfois parlé de contrefaçon, mais jamais la distillerie n’a démenti ni même donné une explication claire sur ce millésime et sur les bruits qui l’entourent. Rappelons que de nombreuses bouteilles et histoires se sont éteintes en même temps que les anciens propriétaires et que la sauvegarde des informations n’a jamais été une priorité de l’époque, ni même simple à mettre en œuvre d’ailleurs, le temps se chargeant généralement et insidieusement d’effacer les quelques bribes qui ont réussi à traverser les générations. Certains encore se plaisent à maintenir volontairement le trouble, pour leur image (la gloire?) ou justifier des prix élevés. En tout cas la bouteille n’est pas celle utilisée habituellement à la distillerie, et il se pourrait  donc que ce soit une mise en bouteille externe  (via un groupe ou autre, et pas forcément sur place donc).

Plus concrètement et en se basant sur l’histoire de la distillerie à travers différent ouvrages, rappelons que la distillerie Carrère  a été fondée en 1930 puis fermée en 60 avant d’être rachetée en 1968 par Jean Marsolle qui lui redonnera un second souffle. Le stock de ce millésime de 1948 datait-il alors de l’ancienne époque de la distillerie, ou serait-il issu de stocks de confrère comme certaines sources l’affirment?

Si l’on reprend le tome 3 de l’encyclopédie coordonné par Alain Grillon-Schneider sorti en 1987 (Canne, sucre et rhum aux Antilles et Guyane françaises du XVIIe au XXe siècle), il est stipulé que Montebello met son rhum à vieillir « pour la première fois en 1983« , année durant laquelle « 120 000 litres à 50° ont été stockés pour le vieillissement. Il s’agit d’un rhum blended (moitié agricole, moitié industriel) à 50° et d’un rhum ambré à 40°, issu de mélasses des usines sucrières ».  A noter qu’il existe aussi un millésime 1982 dans le même genre de bouteille, mais aussi une 1982 plus ‘officielle’ présentée dans la verrerie habituelle.

Concernant l’âge du rhum du millésime 1948, nous pouvons nous interroger sur ce qui est annoncé à savoir « plus de 42 ans », d’autant plus que l’étiquette de la version à 55° mentionne « conservé dans le même foudre de chêne depuis 1948« . Mais un foudre de quelle contenance au juste ? Rappelons qu’un foudre est une vaste cuve en bois de très grande capacité qui peut contenir plusieurs dizaines d’hectolitres, parfois jusqu’à plusieurs certaines, équivalent ainsi à plusieurs fûts. Peut-on alors parler de vieillissement de 42 années ? Techniquement, et surtout légalement, il faut que le foudre en question fasse 650 litres maximum comme le stipule le décret du 25 juillet 1963, consolidé en 1993 et 1999 :

 

Sans compter que 42 années de vieillissement ont dû sacrément rassasier les anges et provoquer une énorme évaporation. Si on part sur la capacité maximum autorisée pour un vieillissement en foudre de chêne (650 litres donc), et en comptant en moyenne une part des anges/évaporation annuelle de 8%, il resterait potentiellement 20  litres de rhum au fond du foudre après 40 ans. (lire l’articile Mythe ou Réalité pour aller plus loin)

Plusieurs hypothèses :
le passage en foudre a été compté en temps de vieillissement, ce qui n’est pas correct (mais ce qui ne serait pas nouveau) ni légal compte tenu de la date d’embouteillage du rhum (mars 90) et du décret de 1963.
– l’évaporation a été limitée volontairement (par exemple en vernissant l’extérieur du foudre, il est possible de quasiment limiter l’évaporation par 2) ce qui n’est pas autorisé, justement à cause de l’influence sur la part des anges.
– il n’y avait pas 1 mais plusieurs foudres de ce rhum et l’étiquette serait alors erronée.

La version du Millésime 1948 commercialisé à 55° parle, elle, de « repos de plus de 40 années en fûts de chêne, fûts ayant préalablement contenu de l’Armagnac ». La notion de « repos » et non pas de « vieillissement » est certes mince mais d’une importance non négligeable, car elle va clairement dans le sens de l’usage de foudre de plus grande capacité (et non de vieillissement en fûts). La date d’embouteillage est la même que l’autre version du millésime (mars 90) et le rhum pourrait tout aussi bien être issu du même foudre mais cette fois proposé en version brut de fût (ou modérément dilué). Dans tous les cas, la part d’évaporation resterait à 8% et la quantité de rhum restant au bout de 40 ans très faible… le mystère reste entier, mais il parait concevable de dire que ce rhum, enfin ces rhums, ne sont certainement pas aussi vieux.

 

D’un millésime 1948 à un autre

Il y a un autre millésime de 1948 qui est assez présent dans le monde rhum, lui aussi provenant de Guadeloupe : le Domaine de Courcelles 1948.

« un rhum qui a été vieilli en fûts de chêne pendant plus de 20 ans puis a été conservé dans un immense foudre en chêne » jusqu’à sa commercialisation. Un rhum « issu de la distillation du jus des cannes à sucre des plaines ensoleillées de Guadeloupe, du sud de la Grande Terre plus précisément.«  Avec là aussi plusieurs embouteillages officiels (avec bouteilles opaques et transparentes) et même des embouteillages ‘externes’ d’embouteilleurs indépendants/négociants (rum house, velier,..) qui laissent aisément imaginer des stocks assez conséquents. Alors heureuse coïncidence ou hasard ? Le profil du Courcelles et du Montebello étant foncièrement différent, penchons  pour le hasard, et intéressons-nous plus particulièrement aux 2 millésimes de la distillerie Carrère…

 

 

 

Montebello 1948 / 47°

Distillé et mis en fût en 1948, ce rhum présenté en bouteille de 70cl aurait connu un repos de plus de 40 années en fûts de chêne, fûts ayant préalablement contenu de l’Armagnac.  Embouteillé en mars 90, il existe aussi un millésime 1982 (45°) présenté dans le même type de bouteille (et avec la même étiquette).

 

La robe de ce rhum est d’un ambré assez soutenu, tirant sur un bronze brillant et qui dessine des jambes pulpeuses.
Le nez délivre des notes grillées, du sucre brun/brûlé et du brou de noix, joliment mis en valeur par un confit noir (pruneau) et une imposante réglisse qui se développe pleinement ; noir et classieux, le rhum oscille sur un massepain chocolaté et fait même parler la terre. Avec le repos, le rhum semble s’assagir , devenir plus gourmand et part maintenant sur un fruité en fin de vie (exit le pruneau et bonjour l’exotisme : papaye, pêche, abricot caramélisé) et presque mentholé.

Il y aussi dans ce Montebello 1948 un côté phénolique très classe, et non sans rappeler des marqueurs communs avec d’autres rhums de la maison (dont l’excellent 6 ans). Encore un peu plus de temps et la parenté avec le fût d’Armagnac (Cognac même) devient plus marquant.

En bouche, l’attaque est huileuse et se concentre crescendo, délivrant la richesse qui se faisait attendre au nez: réglisse, épices, sucre brûlé et quelques notes fumées, saumâtres, iodées (olive noire) qui réveillent intelligemment les papilles et qui se mélangent harmonieusement aux vieux tannins. Le rhum est sec en bouche, mais n’en oublie pas d’être délicat avec un fruité qui oscille entre fruits à l’eau-de-vie (pruneau) et fruits secs à l’exotisme acidulé (agrumes, orange) et caramélisé (abricot). La fin de bouche est exécutée en délicatesse, sur la réglisse et les fruits secs, en douceur, et ravivée par le côté iodé qui nous replonge dans les songes. Définitivement ancien avec cette aura d’une autre époque, rassurante.

Très beau rhum, qui ne fait pas 40 ans certes (et c’est plutôt une très bonne nouvelle), très riche et intéressant en bouche, avec ce petit quelque chose d’ancien inimitable. Un autre temps, un autre rhum. Note: 89

 

 


 

 

Montebello 1948 / 55°

Même millésime, même date d’embouteillage, mais différente version. Le rhum est cette fois proposé dans une bouteille transparente de 75 cl et à 55°. Le discours commercial parle d’un vieillissement de plus de 42 ans et d’une mise en bouteille en mars 1990. « Un rhum sélectionné par Mr A. Marsolle du Domaine de Montebello » et aussi « conservé dans le même foudre de chêne depuis 1948″. On ne parle plus non plus d’ex fûts d’Armagnac.

 

La robe est ici aussi sur un ambré soutenu, bronze, mais avec un effet verdâtre, presque chocolaté. Beaucoup plus huileux que son petit frère et aussi beaucoup mieux monté vu la multitude de jambes, graves et grasses.
Au nez, le rhum fait son degré et décoiffe (contrairement à celui à 47° qui ne faisait pas vraiment son degré). Avec un peu de recul, on a plus de fruits pourris, plus de notes lourdes et fermentées, de l’olive, de la terre et notre fidèle réglisse. On est encore plus proche d’un rhum du profil des Montebello et surtout de chez Bellevue, avec des notes phénoliques, goudronneuses et saumâtres à souhait.

Plus de tout et surtout plus de pesanteur, avec une réglisse noire (bonbon au zan) et une sucrosité qui flatte l’auditoire ;  un peu plus de repos aura même tendance à la chocolater. La réglisse est toujours là, noire comme le charbon, du pruneau, des épices brûlées au caramel et un boisé pas si présent que ça ; et encore du chocolat et un peu plus de gourmandise.

L’attaque est puissante et concentrée, saline avec les olives et la réglisse, et un fruité confit en compotée xxl qui vous explose en bouche. Presque médicinal même, résineux et forcément riche et plein d’arômes lourds, phénoliques et saumâtres. Le côté iodé une fois encore fait son effet en bouche, décuple les sensations et exhauste les notes du rhum avec des olives fourrées à la réglisse mises à fermenter dans une mixture d’huile et de menthe dans laquelle on aurait rajouté des fruits noirs macérés ; en mode tapenade à la menthe verte et sa coupe de fruits confits. La fin de bouche est puissante (alcool), fraîche (menthe iodée/glaciale) et lourde (réglisse) avec le retour des fruits secs (pruneau). Grosse persistance aromatique et superbe impression.

Dans la lignée du Montebello 1948 à 47° mais avec forcément plus de puissance. On perdra de la délicatesse et de la gourmandise au passage, mais on gagnera de la sauvagerie et un supplément d’olive noire… Au final il est excessivement rare (voir unique) de tomber sur un millésime aussi ancien et proposé à si haut degré, et le résultat est exceptionnel ; il y a à boire et à manger pour tout le monde. Alors puissance ou équilibre ? le choix n’est pas simple… pour moi ce sera puissance. Note : 92

 

90 et + : rhum exceptionnel et unique, c’est le must du must
entre 85 et 89 : rhum très recommandé, avec ce petit quelque chose qui fait la différence
entre 80 et 84 : rhum recommandable
75-79 POINTS : au-dessus de la moyenne
70-74 POINTS : dans la moyenne basse
moins de 70 : pas très bon
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